Édition 2017

14e Biennale de Lyon

Par Thierry Raspail, directeur artistique de la Biennale de Lyon

« Nous avons l’habitude de nous représenter les objets physiques comme possédant des bords fermés. »
Cette phrase a été écrite en 1915 par John Dewey dans L’art comme expérience. Il ajoute que cette conviction est confortée par les pierres, les livres, le commerce et « la science dans ses efforts de mesures précises ». C’est pourquoi dit-il, nous l’appliquons sans discuter, persuadés que nous sommes du caractère fermé de tous les objets de l’expérience. Cependant, à l’inverse, il constate que l’expérience que nous en avons à travers notre vision est bien plus vaste et ouverte car elle est « une partie d’un tout plus large et plus global (et) les marges se fondent dans cette étendue infinie, au-delà de laquelle réside ce que l’imagination appelle l’univers ».
Aujourd’hui, le monde a changé et l’idée s’impose que les propriétés de l’espace les plus importantes ne peuvent plus être définies à priori par des catégories et des ancrages territoriaux aux bords et aux identités de forteresses imprenables. Ces propriétés sont désormais déterminées par l’écoulement permanent de courants et de flux (capitaux, hommes, risques, idées, informations…) qui changent en permanence les coordonnées spatiales. En 2005, soit 90 ans après John Dewey, Hartmut Rosa écrit : « L’espace de flux est avant tout constitué par une organisation de centres, fonctionnant en réseaux sans hiérarchie stable, opérant à l’aide de coagulations temporelles et d’inclusions réversibles. » Aujourd’hui, soit douze ans après Rosa, ce constat est tout simplement banal, car la technique, les modes de vie, les images, l’invention de l’histoire connectée, la prolifération des objets augmentés aux bords désormais infinis, la silhouette de l’humain, la réflexion sur la question Moderne, la plasticité des modèles historiques, le monde globalisé et la dynamique des réseaux sociaux, ont profondément modifié notre rapport aux formes, lesquelles ont perdu leur stabilité.
La question Moderne est née au XVIIe avec la querelle du même nom qui s’oppose à l’ancien, et qui ne s’est jamais véritablement éteinte. Le terme « contemporain », dérivé du latin tardif, apparaît à peu près à la même date. Tous deux s’inscrivent dans des généalogies aux descendances croisées. Mais pour longtemps encore, « moderne » désigne la seule façon d’être de son époque. Baudelaire, pour qui la modernité est pour moitié transitoire et pour moitié immobile, tout comme Courbet avec le refus de son Atelier du Peintre et son « Pavillon du Réalisme », comme Manet à l’Olympia scandaleuse, et Monet l’impressionniste des soleils levants, tous sont « absolument modernes ».
Le contemporain au sens où nous l’entendons aujourd’hui prend source dans les années 1940-50 et s’affirme à l’arrivée du Pop, du minimal et du concept dans les années 1960. Il correspond entre autre à la fin des avant-gardes et à la tentative de sortie du diktat de la nouveauté. Puis « contemporain » devient « le » contemporain. Après Barthes, Giorgio Agamben définit le contemporain comme « l’inactuel » – c’est ce que ne voit pas le mainstream – et c’est « une singulière relation à (notre) propre temps ». Les effets de tout cela ont profondément modifié notre relation au présent, à l’aujourd’hui, à l’actuel, au « contemporain », mais aussi, bien évidemment, au Moderne et à l’histoire tout entière, futur inclus. La question Moderne est aujourd’hui celle d’une modernité infiniment élargie, à la manière des bords connectés et désormais poreux des « objets de l’expérience ». Elle est réexaminée à l’aune des questions posées par les sciences de l’humain, les sciences tout court, la raison, les croyances, la cognition, l’universalisme critique et son envers, le relativisme intégral, la mondialité, l’invention des traditions, la machine pétaflopique et l’épuisement des ressources, la montée des intégrismes, l’art…
Ce sont là quelques-unes des raisons pour lesquelles j’ai choisi de faire de Moderne le fil rouge et la trame de la trilogie 2015-2019 de la Biennale d’art contemporain de Lyon. Après des cycles aussi lourds que ceux consacrés à l’histoire (1991-1995), au global (1997-2001) et à la transmission (2009-13), heureusement incarnés avec légèreté par les commissaires que j’ai invités, nous voici au seuil des Mondes flottants.
En 2015, le Moderne, tome 1 de la Biennale alors écrit par Ralph Rugoff, affleurait sous les couches d’alluvion de l’actualité, laquelle ne pouvait renier son histoire. Le contemporain était annexé à La vie moderne, titre de l’édition.
En invitant Emma Lavigne pour ce tome 2, j’avais l’assurance qu’elle n’esquiverait pas la question et qu’elle l’infléchirait du côté de la « coagulation temporelle et des inclusions réversibles ». Son Moderne semble en effet celui des Symétries troublées, celles des fils aux couleurs croisées des tapis d’Anatolie dont s’inspire Morton Feldman : un univers aux amplitudes contingentes, où flottent les plans, s’estompent les marges, courent les temporalités ténues, où Hans Arp convole avec Ernesto Neto, Lucio Fontana avec Julien Creuzet, et le Moderne avec le Contemporain. Les collections du Centre Pompidou, à l’occasion de son quarantenaire, comme celles de Grenoble, Saint-Étienne ou du macLYON, contribuent à la mise en oeuvre de ce moderne augmenté aux bords estompés et meubles – un Moderne tissé par cette singularité unique des créations « inactuelles » d’artistes de notre temps, au coeur même de notre contemporanéité. Cela se passe à la Sucrière et au Musée d’art contemporain de Lyon.  

Mais la Biennale, ce sont aussi les archipels et les aires de Veduta, plateforme multimodale consacrée à l’esthétique de la réception et au partage que l’on appelle de tous nos voeux : là où convergent les échanges, les expériences artistiques, les workshops, avec la participation des roses de Damas, accueillies, plantées, bouturées, transformées en eau de rose par Thierry Boutonnier avec la participation de cinq villes de la Métropole ; c’est là où les mots de colère de Rivane Neuenschwander collectés au Brésil croisent les mots des jeunes d’ici, des centres et des périphéries que l’on entend peu, et où la poésie, le cut-up et l’impro fabriquent nos récits urbains. C’est là où les collections du macLYON recomposées en “modern attitude” dialoguent avec John Cage et le rock, et où s’opèrent les rencontres inopinées dans des laveries, des passages souterrains ou des abribus. Et c’est là également que les contes oubliés de Lee Mingwei nous attendent dans un véhicule lent qui, d’une ville à l’autre, nous convient à l’intimité d’une voix écoutée dans un lit, partagé avec un ou une inconnue.

 

Mais la Biennale, c’est aussi Rendez-vous 17. L’exposition présente vingt artistes émergents et invite dix biennales : Marrakech, Djakarta, Kochi, Brisbane, autant d’univers inconnus et inédits. En 2017, Résonance s’étend plus encore dans la Métropole et dans la Région Auvergne-Rhône-Alpes, aux bords poreux elles aussi, et aux expériences inattendues : expositions, résidence à la Fondation Renaud, dérives piétonnières avec le street-art déguisé en wall-drawing dans le métro et des nouvelles connexions avec le centre d’art plastique de Saint-Fons, la Factatory, le Musée Africain, la Halle des bouchers à Vienne, le 7e arrondissement créatif. Mention spéciale à la Fondation Bullukian pour l’exposition de Lee Mingwei, au MAGASIN-CNAC de Grenoble pour ses Performances parallèles, ainsi qu’à nos Dominicains préférés : Frère Marc Chauveau invite, en effet, Lee Ufan au Couvent de La Tourette... ou comment inviter le moderne à se frotter à l’infini de la contemplation.

 

3 questions à Thierry Raspail

Comment s’articule la 14e édition de la Biennale de Lyon ?

Une biennale réussie est une étrange alchimie entre des oeuvres et des artistes, un ou une commissaire et un public sur des territoires. La Biennale 2017 poursuit sa quête du Moderne avec un nouveau chapitre qu’Emma Lavigne a choisi d’intituler Mondes flottants. Le tome 1 écrit par Ralph Rugoff en 2015 s’intitulait La vie moderne et établissait une cartographie de la question contemporaine et des enjeux actuels de l’art et du monde. Ce tome 2 aborde directement la question « moderne », ô combien contemporaine, compte tenu des enjeux autour des questions d’universalité, de raison, d’esthétique partagée, d’identités ou d’influences réciproques, etc., qui sont autant de problématiques de l’art d’aujourd’hui. Moderne et contemporain ont des origines proches et des généalogies communes : avec Emma Lavigne, l’un et l’autre sont dans un rapport de proximité, à la manière de symétries troublées, pour reprendre le titre de Morton Feldman. En 2017, Mondes flottants joue par capillarité avec Rendez-vous 17, l’exposition dévolue à la création émergente auxquelles se mêlent les plateformes Veduta et Résonance, ainsi que les expositions associées de Lee Ufan au Couvent de La Tourette et à la Fondation Bullukian.

 

Qu’est-ce qui a motivé votre choix d’inviter Emma Lavigne ?

Le « moderne élargi » qui caractérise notre situation contemporaine démultiplie les champs, les réseaux, les superpositions, les poétiques et le politique. C’est un univers aux bords poreux et aux réalités augmentées. Emma Lavigne est l’une des rares commissaires à avoir su saisir cette réalité aux amplitudes extrêmement variables. Toutes les expositions qu’elle a montées, d’Hendrix, Zappa et Stockhausen jusqu’au Pavillon français de la Biennale de Venise et à son Jardin infini récemment ouvert au Centre Pompidou-Metz, dont elle est la directrice, démontrent cette élasticité où se côtoient poésie et rigueur, et où le plus proche est synonyme de l’infini. La façon dont elle associe par exemple Lucio Fontana à Ernesto Neto est exemplaire de cet implicite qui, de mon point de vue, doit caractériser la culture visuelle, car c’est à partir de ces silences que naît la pensée plastique.

 

Hormis Mondes Flottants, quelles sont les autres plateformes de la Biennale ?

Créée en 2002 par le macLYON, l’exposition Rendez-vous 17 fait aujourd’hui partie intégrante de la Biennale. C’est une plateforme dédiée à la création émergente qui a la particularité d’inviter dix artistes français et de convier dix biennales à choisir un artiste d’une zone géographique du monde. Cette année, nous invitons, parmi d’autres, les biennales de Djakarta, Marrakech, Aichi, Lubumbashi, Sharjah et Cuba… La plateforme Veduta se développe sur un territoire de plus en plus large avec une participation accrue du public que nous croisons au hasard de nos déambulations piétonnières, de nos aires, zones de contacts, workshops et performances. On entendra les contes du soir de Lee Mingwei, on verra les roses de Damas de Thierry Boutonnier, les ruminants volants de Shimabuku, et les zones délaissées de Lara Almarcegui, entre les mots migrateurs de la protestation de Rivane Neuenschwander réinterprétés parles jeunes d’ici, des centres et des périphéries que l’on entend peu.

À l’échelle de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et avec la collaboration des artistes, centres d’art et artist-run spaces, Résonance irradie de nouveaux territoires, avec 15 focus sur 150 propositions, du Cinéma Biennale au Comoedia à la Fondation Renaud et son programme d’expo-résidence, en passant par le 12/12/12 de la MAPRAA, qui nous conduira de Lyon jusqu’à Dompierre-sur-Besbre via les ateliers d’artistes de Clermont-Ferrand, jusqu’à la Biennale Hors Normes qui, de l’art brut à la génétique, couvre un champ de création tout à fait inédit. 

 

©Blaise Adilon

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